La Cause et l’Usage ou l’enfer de la corruption

jeudi 6 septembre 2012
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Le lumpenprolétariat d’aujourd’hui filmé dans une ville qui pourrait être dans bien des endroits de France...ou d’ailleurs quand la perspective politique se bouche et que le capitalisme fait ses ravages...

Serge Dassault est un homme de droite, un marchand d’armes et le patron du Figaro. Il a aussi été le maire de Corbeil-Essonnes, ville de la banlieue parisienne prise au Parti communiste en 1995. En 2009, le Conseil d’Etat le condamne pour avoir acheté le vote de nombreux habitants et invalide sa dernière réélection. De nouvelles élections sont alors organisées. Dassault, inéligible, avance son candidat, Jean-Pierre Bechter. Face à lui, le PCF compte sur une décision de justice qui légitime ses accusations de corruption pour emporter le suffrage.

Dorine Brun et Julien Meunier ont filmé les réunions publiques des candidats, leurs démarchages à domicile, leurs discussions avec les Corbeil-Essonnois, les distributions de tracts sur les marchés, jusqu’aux résultats du second tour et la première tenue du nouveau conseil municipal. [1]

Il ne s’est pas agi, pour les réalisateurs, de « filmer l’ennemi » mais d’enregistrer un désordre social et moral. Il y a un « effet Dassault », et cet effet, il se voit, il s’entend : sous forme de regards, d’attitudes, de paroles, de silences, de lapsus. En faire un film était par conséquent la meilleure idée qui soit.

D’un côté, nous avons les partisans de Dassault : son homme-lige, Bechter, qui ne prononce pas une phrase sans rappeler le nom de son patron ; les militants, par exemple cette femme noire qui se jette dans la mêlée en traitant la gauche de « raciste » mais qui fuit dès qu’elle entend les mots « capitaliste » et « exploités » ; les sympathisants, tels ces jeunes qui entourent Dassault dès son arrivée, prennent sa défense face aux caméras, puis lui font noter leurs noms dans l’espoir que son « bras long » leur donnera du travail... De l’autre, il y a les candidats de la gauche qui disent se battre au nom d’une cause, celle d’une démocratie que l’argent ne viendrait pas entacher, où les décisions ne se prendraient pas par la force mais par l’honnêteté des idées.

Dans cette bataille à armes inégales, chacun des protagonistes joue sa partition, et il suffisait d’être là au bon moment pour capter la petite phrase révélatrice ou bien la situation comique ou désolante. Mais la grande idée de ce documentaire est qu’on n’y voit jamais quelqu’un donner seul à la caméra sa version de la vérité : dans chaque plan, on voit toujours au moins deux personnes se faire face, de sorte que personne ne parle sans être écouté et parfois contredit, interpellé, moqué...

Un film militant aurait mis en avant un discours plutôt qu’un autre, aurait désigné sans ambiguïté l’adversaire, appelé à prendre parti. Au contraire, dans La Cause et l’Usage, pas un discours n’est placé hors de son contexte, monté plus haut que les autres. Impossible de penser, par exemple, que le candidat écologiste a raison de se scandaliser des permis de conduire offerts par la mairie de droite sans se dire en même temps qu’il est en train de faire campagne, et sans voir en même temps que les jeunes devant lesquels il s’explique sourient en coin ou gardent le silence. Ces mêmes jeunes, on les retrouvera plus tard autour de Dassault, en train de lui exprimer leur gratitude...

Puisque aucune parole tenue dans ce film n’est garante d’une vérité, que chacune d’elle est visiblement infiltrée et cernée d’arrière-pensées, que tous ceux qui traversent le film défendent leur intérêt bien compris sous couvert de bon sens, de générosité ou d’honnêteté, la situation apparaît vite comme inextricable et sans issue. Les paroles succèdent aux paroles, les masques aux masques, et plus rien ne se passe qui ne soit dégradé par le contexte général, désinvesti de sa force. Par exemple il y a ces ouvriers de l’imprimerie de Corbeil-Essonnes qui se mêlent aux élections en dénonçant bien haut l’augmentation de leur charge de travail. Or, l’un d’entre eux prendra soin de souligner à un militant de droite qu’ils ne font pas de politique pour autant…

Ce qu’ont filmé Dorine Brun et Julien Meunier, c’est une universelle duplicité, un enfer pavé de calculs et d’élans intéressés. Dassault a fait de Corbeil-Essonnes un enfer et de sa candidature un veau d’or : soit on l’adore, soit on dénonce la supercherie, mais on est de toute façon piégé, obligé de se mesurer à lui, à son pouvoir. Contre l’extrême richesse, les grands principes sonnent faux, et le combat politique se fracasse contre le seul principe qui reste, celui de réalité. Et le nerf de la réalité, c’est bien entendu l’argent.

Que répondait le Keuner de Brecht [2] à la question : comment rendre quelqu’un incorruptible ? « En le rassasiant. » Serge Dassault n’a pas choisi par hasard une ville peuplée de pauvres gens et d’immigrés sans travail. On ne se nourrit pas avec de la moralité, des idéaux. Comment en vouloir aux jeunes des cités de profiter du passage d’un multimilliardaire pour lui faire allonger de quoi ouvrir un restaurant ? Logique terrifiante que Dorine Brun et Julien Meunier nous découvrent froidement, sans commentaire, nous laissant dévastés, pleins du sentiment que les bonnes intentions ne suffisent pas pour construire un paradis, que tout est à reprendre à zéro.

Mehdi Benallal le 04/09/2012

Transmis par Linsay



[1La Cause et l’Usage, un film de Dorine Brun et Julien Meunier. Sortie en salles le 5 septembre.

[2Bertolt Brecht, Histoires de monsieur Keuner, L’Arche, 1980.



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