L’épicerie paysanne : économie solidaire…ou solitaire ?

jeudi 16 décembre 2021
par  Charles Hoareau
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Ce qui se joue à « L’épicerie Paysanne » au centre-ville de Marseille est une histoire qui déborde largement l’enceinte du magasin et de la ville même.
Il pourrait être de ces conflits qui éclairent d’un jour nouveau les relations à l’entreprise et surtout la contestation du droit de propriété individuelle…

Dans la semaine du 6 au 11 décembre un conflit a marqué l’actualité marseillaise, celui de la grève des salarié-e-s du magasin « L’épicerie Paysanne » située au centre-ville de Marseille.

Ils et elles ont cessé le travail et fait grève pendant 3 jours pour, comme l’explique très bien l’UL CGT du centre-ville qui les a soutenus, « pour protester contre leurs mauvaises conditions de travail et [pour] une revalorisation de leur salaire ».

Après 3 jours de grève avec alerte de la clientèle en restant dehors jusqu’au soir tard par le froid qui sévissait ces jours là de grand mistral, la direction a commencé à plier.

Mais tout n’est pas joué et la suite de ce mouvement reste à venir. Comme l’explique l’une des grévistes, « on a le sentiment d’avoir obtenu une victoire sur la reconnaissance mais on n’a pas encore gagné sur la rentrée dans la SCOP en tant que coopérateurs. » Car le fond du problème et le nœud du conflit est bien là : la prise du pouvoir, l’autogestion pour le dire autrement.

Et l’enjeu est de taille pour les idées qu’il pourrait faire naître ailleurs.

Normalement dans une SCOP il n’y a plus de salarié-e-s mais des coopérateurs et des coopératrices qui collectivement prennent les décisions concernant l’entreprise.
La direction est élue, les montants de salaires sont votés, comme les choix de production. C’est en tout cas comme cela se passe à SCOP-TI, la SCOP montée par les ex-FRALIB, qui en plus a rajouté dans ses statuts et dans les limites que lui permettait la loi, des dispositions garantissant l’impossibilité de l’enrichissement personnel de quelques-uns au détriment du collectif et l’attribution prioritaire des recettes à l’investissement et à l’emploi.

Oui mais ça c’est SCOP-TI qui en plus a dans ses conceptions, un regard qui associe à la fois le producteur de thés ou d’infusions et le consomm’acteur comme disent les scoptistes.
Dans cette optique, on vise à ce que le travail du paysan qu’il soit de France ou du Viêtnam, soit reconnu et payé à son juste prix, on a recours aux productions locales quand c’est possible, voire on les relance comme pour le tilleul des Baronnies et on ne fait pas payer à la clientèle un surcoût au motif que les produits sont bio et équitables ce dernier terme n’apparaissant même pas sur les boites alors que d’autres à leur place s’en gargariseraient.

Cette conception elle vient du fait que, comme le dit la CGT, « de la fourche à la fourchette », nous avons toutes et tous les mêmes intérêts et le même monde à construire et à protéger.

Mais cette conception n’est pas celle de tout le monde et il est des petits malins qui, profitant de l’image positive de la SCOP dans l’opinion publique et des avantages fiscaux que procure cette forme de statut, font de ce type d’entreprises des affaires rentables fonctionnant comme les autres entreprises capitalistes ravalant les termes « économie sociale et solidaire » au rang de simples arguments vendeurs.

Le MEDEF l’a bien compris qui s’intéresse de près aux créations de SCOP quand il ne les crée pas à son avantage en s’appuyant sur les insuffisances de la loi.
Et ce n’est pas d’aujourd’hui.
On a l’exemple en France des magasins COOP. Au départ (au 19e siècle !) créés par des consommateurs (on dirait aujourd’hui des citoyens) sociétaires et devenus une multinationale ordinaire en l’absence de garde-fous.

Ce sont ces pratiques que le conflit de « L’épicerie paysanne » a mis en lumière et c’est ce détournement d’objectif que les personnels combattent. Avec énergie et esprit d’offensive. Ils et elles dénoncent à juste titre l’accès au sociétariat bloqué.
Comme le dit notre interlocutrice « C’est vraiment cet accès que l’on veut, pour prendre part aux décisions. » Du coup la grève, les soutiens qu’elle a suscitée tant du côté de la CGT que de la clientèle leur ont donné l’espoir. Ainsi « des salariées voulaient partir à cause des mauvaises conditions de travail et maintenant, que si on devient coopératrices elles se disent qu’elles peuvent rester. »

Quand on y réfléchit, ce piquet de grève de quelques personnes, dans une petite entreprise de moins de 20 emplois, qui pourrait paraître comme une goutte d’eau dans l’océan du capitalisme, pose la question du choix de société et du mode de production et d’échange.
En soi elle n’est donc pas une simple petite goutte mais a vocation à devenir étincelle.
C’est une conception révolutionnaire, même si les acteurs et actrices ne prononcent pas le mot, et de ce fait ils et elles méritent tout notre soutien.
Elle est révolutionnaire parce qu’elle va à contre-courant d’une société qui essaie d’imposer la notion de « sauveur suprême » avec un président expert en question de « santé-sécurité-économie-social » face à une population qui ne saurait pas ce qui est bon pour elle. Un peu à la manière des monarques du passé investis de droit divin…Et donc infaillibles.

Cette volonté d’être maitre de son destin, de sa vie dans toute ses dimensions est d’une modernité sans égale face à ceux qui pensent que l’important c’est d’avoir « une rollex à 50 ans »

Comme le disent les travailleurs de l’énergie : « Nous travaillons, nous produisons, nous décidons. »

Elle est universelle et rejoint les lutes actuelles aux Antilles contre la dictature que l’on veut imposer au nom de normes « sanitaires ».
Elle rejoint aussi l’expression du peuple d’Afrique du Sud qui répond, quand l’orateur ou l’oratrice clame « Amandla » ? « Awetu »  !

Le pouvoir ?
A nous !



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