La France est-elle une société bloquée ?

vendredi 18 novembre 2011
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Beaucoup de gens s’interrogent sur la raison qui fait que le mouvement des indignés semble ne pas « prendre » en France. Il ne prend pas plus en Grèce où il existe un puissant parti communiste qui est depuis des mois le fer de lance de la rébellion contre la politique de récession qui est imposée au peuple grec. Camila Vallejo, une des dirigeante du mouvement chilien expliquait récemment lors d’une visite en France qu’au Chili les jeunes n’étaient pas « indignés », ils avaient des revendications, une perspective politique. Alors si je peux interpréter ces exemples je crois que la France est dans une situation paradoxale, c’est un pays aussi politique que les deux précédents et qui de ce fait est en manque non d’indignation mais de perspective politique.

Alors est-ce seulement parce qu’il va y avoir des élections présidentielles qu’il y a cette inertie ? Les Français attendraient-ils quelque chose de cette élection, là encore il y a un paradoxe, le Français s’intéressent à la politique mais se montrent féroces à l’égard de leur classe politique. Celle-ci est totalement en rupture avec les préoccupations populaires et donne un spectacle déshonorant. La majorité des Français n’en attend rien.

Et là, la France se rapproche cette fois de ce qui se passe aux Etats-Unis où l’on voir les Républicains dénoncer le mouvement de Wall Street ce qui ne surprend pas, ce mouvement est concurrent de ceux qui comme le Tea party tentait de mener la protestation populaire vers la réaction, l’extrême-droite. Mais tous les observateurs notent que peu d’élus démocrates se risquent à le soutenir. Car ils gardent les élections de 2012 en ligne de mire. les Républicains dénoncent le caractère radical du mouvement et accusent Obama d’entretenir dans le pays la lutte des classes marxiste.

Les élus démocrates, alors même que la plupart des contestataires sont issus de leurs rangs et ont voté Obama, sont tout aussi réticents à l’égard de ce mouvement. Pour deux raisons au moins, la première est que cela perturbe selon eux les élections. Les 99% en effet non seulement risquent de développer l’abstention mais tirent l’élection vers la gauche alors que tout est fait dans le bipartisme américain pour que l’élection se joue au centre et pour décrocher les voix dites indépendantes, en fait c’est le « marais ». La seconde réaction est assez proche de celle des Républicains, Républicains et démocrates partagent un consensus sur l’essentiel et jouent à la marge, sur les moeurs par exemple et il n’est pas plus question de remettre en cause le capitalisme qu’il soit financier ou industrialo-militaire.

En fait l’hypothèse que l’on peut avoir est que la France se retrouve entre la situation grecque ou chilienne et la situation des Etats-Unis. Historiquement et ce sur des centaines d’années la vie politique française s’est construite non seulement en intégrant la lutte des classes comme le moteur de l’histoire mais surtout en intégrant le rôle de l’Etat et du politique comme objectif de cette lutte. Alors que depuis une cinquantaine d’années sous la double influence de la Constitution de la Ve République et de l’intégration européenne on a abouti à un jeu politique lui aussi marqué par le bipartisme comme aux Etats-unis.

Avec cet aspect totalement paradoxal que nous avons une Constitution et une pratique totalement monarchique où toute la vie politique est liée à une élection présidentielle qui est devenue de plus en plus la clé du bipartisme et donc un espèce de tripatouillage et de transaction permanente où l’on distribue les places dans tous les échelon des institutions françaises. Et là on retrouve le blocage des Etats-unis, tout se joue au centre, il faut séduire « le marais » avec l’élaboration d’un consensus où il n’est plus question de trancher sur le fondamental, c’est l’inertie, l’interdit de débattre du fondamental qu’il s’agisse de l’Europe, de l’euro, des expéditions militaires avec l’OTAN, ou du nucléaire militaire.

Tout le monde sait bien que ce qui restera en lice est nécessairement du même tonneau et là-dessus il faudrait également étudier le rôle joué par le système de propagande que sont les médias et la manière dont on accorde la légitimité à un candidat et sur quoi .
Donc la France se trouve dans la situation paradoxale d’être un pays encore trés politique où la lutte des classes continue à structurer les consciences mais dont le système politique est comparable à celui des Etats-Unis. C’est explosif.

Si l’on ajoute à ce constat deux faits essentiels on aboutit à une société bloquée. Michel Crozier avait déjà expliqué qu’en France la réforme était impossible justement à cause de la propension de ce pays à la lutte des classe trés politisée donc la société française ne pouvait avancer que par explosion. Et là nous voyons bien que le blocage s’est encore aggravé puisque les institutions sont destinées à interdire un peu plus l’expression de cette société.

Le deuxième fait est le travail accompli sur la jeunesse pour la couper de cette tradition de lutte des classes, l’intégrer par l’individualisme, la mise en concurrence mais aussi par la précarité, le chômage et même une marginalisation organisée jusqu’à la délinquance. Comme aux Etats-Unis a été volontairement organisé le pourrissement des ghettos par la drogue et la violence des gangs pour répondre à la politisation des afro-américains, en France un véritable travail a été fait sur la jeunesse qu’elle soit diplômée ou laissée pour compte. Et cela continue aujourd’hui avec la réforme du système éducatif qui tente d’accélérer le processus.

Si l’on ajoute à cela la destruction du PCF qui a longtemps été l’expression des couches populaires, de cette lutte des classes (la candidature Melenchon consacre la faillite par la caricature démagogique et vide de contenu) et le fait que les syndicats aient été aspirés dans la machine à consensus qu’est l’Europe, nous avons là encore une des dimensions d’aggravation de cette société bloquée à la française.
Alors ? Et bien paradoxalement il faut penser qu’une société ne serait-ce qu’à travers la famille se poursuit sur une temporalité plus grande que les transformations institutionnelles et nous ne pouvons pas considérer que tout est joué parce que la France a l’air inerte.

Au moment du NOn à la Constitution, à partir d’une étude des votes, par régions mais aussi par bureau de vote, j’avais insisté sur l’aspect vote de classe et sur le fait que ces votes n’avaient pas suivi leurs leaders politique (ainsi les socialistes dans le nord et le Pas de calais n’avaient pas obtenu le OUi et De Villiers en Vendée n’avait pas obtenu le NOn) mais on retrouvait une carte géographique proche de celle il y a trente ans du PCF. L’hypothèse que j’avais faite alors était que ce qui avait déterminé ce vote de classe était le choix de la direction de la CGT qui avait coïncidé avec un basculement du OUI vers le NON dans les sondages. Mais l’essentiel était le fait que ce vote avait été en quelque sorte détaché des partis mais avait donné lieu au travail mais surtout dans les familles à un débat comme on en avait plus connu depuis des années, l’enjeu avait enfin touché la vie quotidienne.

A partir de là des groupuscules qui n’avaient joué qu’un rôle mineur ont cru être les artisans de la victoire et des intellectuels se sont pris pour la mouche du coche comme Michel Onfray et les médias ont eu à coeur de les intégrer. Le Front de gauche est né de tous ces malentendus et la candidature Melenchon aussi. C’était comme si pour accroître le blocage on avait répondu à un vote de classe par la proposition d’un candidat PSU.

Nous en revenons toujours au même point, un pays qui continue sur une conception politique séculaire et un système politique qui s’impose à lui comme un corps étranger face à laquelle donc cette société apparaît de plus en plus bloquée et couvant l’explosion. La France a résisté au néolibéralisme de toutes ses forces populaires, de celle de ses intellectuels. Alors même que face à la contrerévolution conservatrice, un continent comme l’Amérique latine paraissait anéanti par la torture et la répression, que tous les pays s’inclinaient il y a eu trois mouvements qui ont inauguré cette lutte, le mouvement ouvrier en Corée du sud, le mouvement des Chiapas contre l’Alena, l’union néolibérale (Canada - États-Unis- Mexique) et le mouvement en France essentiellement des services publics.

Souvenez-vous de Bourdieu répondant au premier ministre Juppe disant « les français n’ont pas compris ». Bourdieu avait répondu « Ils ont parfaitement compris, ils n’en veulent pas ». De ce moment-là date aussi l’abandon du PCF substituant à l’initiative populaire l’alliance au sommet et le parti des élus se substituant à celui des militants, ce qu’on a appelé « la mutation ».

Est-ce qu’il suffit d’avoir détruit le PCF, de l’avoir intégré comme une tendance du PS pour en finir avec ce qu’est la tradition politique française qui n’a rien à voir avec les Etats-Unis, ni même l’Allemagne ? C’est là l’inconnu, va-t-on dévoyer cette tradition vers l’extrême-droite ou va-t-il surgir dans ce pays une autre expression de la lutte des classes, là est l’inconnu.

La France s’ennuie disait un journaliste au début de l’année 1968, aujourd’hui la France est très en colère, pleine d’amertume et je crains non seulement un vote pour l’extrême-droite mais un mouvement sans perspective et sans organisation. Je crains ce dernier et pourtant sans ce mouvement, la France étant ce qu’elle est il n’y aura pas d’issue, pas d’évolution indispensable des organisations, des idéologies. L’enjeu, mais personne n’a l’air de s’en rendre compte, est le dévoiement raciste, la division populaire. ceux qui aujourd’hui jouent avec cette exaspération raciste depuis les défenseurs des provocations de Charlie Hebdo jusqu’aux tenants anti-impérialistes proches des thèses de Dieudonné, les deux orientations les plus présentes sur internet sont le complément du système médiatique qui interdit tout ce qui ne va pas dans le consensus bipartiste, ils jouent à la marge pour en renforcer la nocivité et verrouiller un peu plus l’expression populaire, la dévoyer, l’affaiblir.

Et là dessus il faut voir ce qui vient de se passer en Italie et en Grèce, si la démocratie dans les limites institutionnelles dans laquelle on a cru pouvoir la contenir ne joue plus son rôle, le capital saura placer ses technocrates répressifs sans recourir aux élections. La France n’est pas seulement menacé de perdre son triple A à cause de son rôle usuraire, elle est menacé d’un recours identique à la fin de la démocratie inutile si elle reste rebelle.

Danielle Bleitrach



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