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Avis de tempête sur la côte danoise
mercredi 28 juillet 2010

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L’opting-out [1] et la flexicurité [2] ne suffisent pas : la preuve...

Il est 0 h 40 lorsque le réveil sonne. Per Olsen enfile son bleu de travail et un pull à capuche tout en jetant un coup d’œil par la fenêtre. Il y a déjà de la lumière sur la plage de Thorupstrand, dans le Jutland du Nord. Le vent est discret. Difficile d’avoir un temps plus propice pour sortir en mer.

Ici il n’y a pas de port. Il faut tirer les embarcations au-delà des brisants à l’aide d’un câble, d’une bouée et d’un cabestan. Les travailleurs de la mer de Thorupstrand sont les derniers pêcheurs côtiers du Danemark. Depuis des centaines d’années, dans ce coin du Jutland souvent battu par les vents, on débarque les prises directement sur le sable avant de remonter les bateaux. Et c’est ainsi que les pêcheurs veulent continuer à travailler. Mais aujourd’hui la petite communauté lutte pour survivre. La crise financière et la chute des prix du poisson l’ont durement frappée. Mais le pire, c’est la faillite [3] de leur banque, l’EBH Bank, et ces financiers en costume-cravate qui ont leur sort entre les mains. C’est contre eux que Thorupstrand se bat.

2006 une privatisation qui change tout

Le bateau bleu racle le fond jusqu’à la sombre baie de Jammerbugt et passe le premier banc de sable. Per accélère. Il a 23 ans. Patron de son navire, il pêche depuis l’âge de 16 ans. C’est le plus jeune membre de la corporation des pêcheurs côtiers de Thorupstrand, créée en 2006 par une vingtaine de familles, après le décret de privatisation de la pêche dans les eaux danoises. Un quota annuel de cabillaud et de carrelet a été alors attribué à tous ceux qui possédaient leur propre embarcation, sur la base des prises des trois années précédentes.

C’était la fin de l’accès à la mer pour tous. Les pêcheurs sans bateau n’obtinrent aucun quota, pas même ceux qui avaient travaillé pendant des années avec les propriétaires et partagé équitablement les prises avec eux. En même temps, il devint possible de négocier les droits de pêche. La privatisation a ainsi permis à quelques familles de Thorupstrand de devenir millionnaires du jour au lendemain, alors que d’autres ont perdu le droit de pêcher. C’est pour assurer l’avenir de la ville que les pêcheurs ont fondé la corporation. Ils ont investi chacun 100 000 couronnes [4] pour pouvoir emprunter 15 millions de couronnes [5] et se cotiser pour acheter des quotas. Les petits pêcheurs ont ainsi pu empêcher les grands de rafler tous les droits, et des jeunes comme Per Olsen ont conservé un accès à la mer moyennant une somme raisonnable [6].

En quelques années, les pêcheurs ont acquis pour 45 millions de couronnes [7] de quotas, ces derniers servant de garantie pour emprunter auprès de l’EBH Bank. Le système a parfaitement fonctionné jusqu’à ce que la crise financière fasse s’effondrer les prix, d’abord du poisson, puis des quotas. Et l’EBH Bank a fait faillite.

On demande aux pêcheurs de payer la faillite bancaire

A une trentaine de kilomètres de la côte, Per appelle son collègue Kim. Il est 3 h 22 et il est temps de pêcher. Les deux hommes posent les sennes en formant un grand cercle dans l’eau. Deux bonnes heures plus tard, ils remontent le filet. Les premiers mètres sont tapissés d’une masse gluante de méduses aux longs filaments. Kim et Per portent des gants en caoutchouc, mais ils se brûlent quand même. “Le pire, c’est quand ça va dans les yeux”, commente Kim. Per avait 20 ans seulement lorsqu’il a acheté son bateau. A l’époque, le prix du poisson était correct et il paraissait raisonnable d’investir un petit million de couronnes [8] et de louer des quotas à la corporation. Et puis la crise est arrivée.

Peu avant Noël 2008, la corporation des pêcheurs a reçu une lettre de l’organisme public de défaisance [créé en 2008] en charge de la liquidation d’EBH Bank. Celui-ci leur annonçait que les remboursements et les intérêts de l’emprunt allaient augmenter. Un mois plus tard, les pêcheurs ont été priés de se trouver une nouvelle banque et de rembourser leur dette. A défaut, l’organisme vendrait leurs quotas pour récupérer l’argent. L’emprunt se montait à 45 millions de couronnes, mais les quotas, qui avaient représenté 72 millions de couronnes, ne valaient plus que 20 millions. Impossible de payer.

Lorsque Per et Kim remontent pour la troisième fois le filet, le soleil est brûlant. Avec 2,5 t de carrelet, la journée a été fructueuse. Mais à la criée de Hanstholm le prix au kilo ne dépasse pas 10 couronnes [9], et Per doit payer le carburant, la location des quotas, la préparation du poisson et son conditionnement. Etre pêcheur à Thorupstrand n’est guère lucratif par les temps qui courent. Lorsque Per est de nouveau à quai après seize heures en mer, une réunion avec les autres membres de la corporation l’attend. Ils vont essayer de trouver une solution à leurs problèmes financiers. Et d’assurer l’avenir de la ville. Ils ont à peine deux ans devant eux.

Par Hanne Mølby Henriksen dans Politiken le 22/07/2010

Transmis par Linsay

 

[1] L’opting-out est la clause en matière de monnaie unique que le Danemark et le Royaume-Uni, ont signé avec les autres États membres de l’UE et qui leur permet, le cas échéant, de rester indéfiniment en dehors de la zone euro

[2] La flexicurité, le système qui facilite les licenciements assortis d’indemnités (évidemment versées par l’Etat et donc le contribuable exonérant ainsi les entreprises), est ce qui caractérise le marché du travail danois

[3] à l’automne 2008

[4] environ 13 000 euros

[5] 2 millions d’euros

[6] sic ! NDR

[7] 6 millions d’euros

[8] environ 130 000 euros

[9] 1,30 euro


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